Filtrés. Éternels. Seuls.
Un filtre qui refait des millions de visages. Des fillettes de dix ans qui achètent des crèmes anti-âge. Deux chefs d’État qui rêvent de vivre cent cinquante ans. Un homme qui épouse un hologramme. Et une France qui enterre plus qu’elle ne fait naître. Derrière ces images, un même refus : celui du réel.
Avertissement : cet article exprime le point de vue de Didier Santiago, tiré de son émission sur la chaîne Le Tranchant. Son registre est volontairement polémique et sans langue de bois. Les faits et les chiffres cités sont sourcés en fin d’article.
En bref : la peur de vieillir n’est plus une angoisse intime, c’est une norme collective. Filtres beauté, dysmorphie Snapchat, crèmes anti-âge dès dix ans, transhumanisme, compagnons artificiels : notre époque refuse son visage, son âge, sa mort et même l’autre. Ce refus a un prix mesurable, de la baisse de la testostérone à la récession sexuelle et à l’effondrement de la natalité.
☰Sommaire de l’essai19 sections, environ 18 minutes de lecture▼
- 01Le refus du réel : ce que révèlent nos filtres, nos rides et nos robots
- 02Du maquillage au filtre beauté : quand le masque remplace le visage
- 03Qu’est-ce que la dysmorphie Snapchat ?
- 04Le culte de la jeunesse éternelle, un héritage grec
- 05Pourquoi avons-nous si peur de vieillir ?
- 06Pourquoi les acteurs paraissent-ils plus jeunes qu’avant ?
- 07La baisse de la testostérone : un phénomène mesuré
- 08La récession sexuelle : les jeunes font-ils moins l’amour ?
- 09L’absence du père et la crise du masculin
- 10Transhumanisme : les milliardaires qui refusent de mourir
- 11Télécharger sa conscience : une vie sans fin ou une vie sans vie ?
- 12Robots d’amour et compagnons IA : peut-on aimer une machine ?
- 13Forteresses et princesses : pourquoi les hommes et les femmes ne se rencontrent plus
- 14Des « torches de la liberté » au célibat rentable
- 15Natalité en France : une société qui ne veut plus vieillir ne naît plus
- 16Libre, mais seule : la solitude vendue comme une libération
- 17L’habit ne fait plus le moine : il le remplace
- 18En résumé : le règne du masque en quelques lignes
- 19FAQ : peur de vieillir, filtres, transhumanisme et robots d’amour
Le refus du réel : ce que révèlent nos filtres, nos rides et nos robots
Le refus du réel, c’est le refus de son visage, de son âge, de sa mort et de l’autre. C’est le fil invisible qui relie un filtre de beauté, un dictateur qui rêve d’immortalité, un mariage avec une machine et une maternité qui se vide.
En février 2023, un filtre TikTok refait des millions de visages. Nez affiné, menton sculpté, pommettes relevées. En un mois, il est vu plus de quatre cents millions de fois.
Quatre images d’une même époque
Quelques mois plus tard, un autre filtre montre aux jeunes leur visage à soixante-dix ans. Des millions de vidéos. Des rires nerveux, des cris, des larmes.
En septembre 2025, devant les caméras de la télévision chinoise, Xi Jinping et Vladimir Poutine discutent à voix basse. Le sujet : remplacer les organes, et vivre jusqu’à cent cinquante ans.
Au Japon, un homme a épousé un hologramme. Et en France, en 2025, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, on a enterré plus de gens qu’on n’a fait naître d’enfants.
Qu’ont-elles en commun ?
Qu’ont en commun un filtre de beauté, un dictateur qui rêve d’immortalité, un mariage avec une machine et une maternité qui se vide ? Un même refus. Le refus du réel : de son visage, de son âge, de l’autre.
Prenez un thé, un café. Nous partons au pays du masque.
Le TranchantChronique vidéo20 minutes
Le règne du masque : l'émission
Filtres, jeunesse éternelle, robots d'amour, par Didier Santiago
Cet essai est tiré de ma chronique sur Le Tranchant. Prenez un thé, un café : nous partons au pays du masque, des statues grecques déjà « retouchées » jusqu'aux robots d'amour, en passant par la dysmorphie Snapchat et la France qui ne fait plus d'enfants.
Mes autres essais : la spiritualité à la carte et l'effet Dunning-Kruger. Toutes mes émissions, conférences et explorations sur kuriousanima.fr.
Du maquillage au filtre beauté : quand le masque remplace le visage
Le maquillage souligne un visage, le filtre le remplace. Avec les filtres en temps réel et les vignettes retouchées par intelligence artificielle, on ne voit même plus qu’il y a un masque.
Le maquillage était déjà un masque. Un masque ancien, accepté, presque un art. Il souligne un regard, il cache une fatigue. Mais on reconnaît encore la personne dessous.
Maquillage et filtre : un autre visage
Le filtre, lui, ne souligne plus rien. Il remplace. Maquillage, plus filtre par-dessus : ce n’est plus une retouche, c’est un autre visage.
Les traits changent, les proportions changent, la peau devient une surface sans pores.
Bold Glamour, le filtre qu’on ne voit plus
En 2023, le filtre « Bold Glamour » franchit une étape. Il fonctionne en temps réel, il suit chaque mouvement, et selon des chercheurs en intelligence artificielle, il ne laisse presque aucune trace visible.
Pour la première fois, on ne voit plus qu’il y a un filtre. D’après NPR, il a été vu plus de 400 millions de fois en un mois.
Les vignettes, une voiture volée maquillée
Et ça ne s’arrête pas aux visages filmés. Regardez les vignettes des créateurs de contenu. De plus en plus, elles sont fabriquées avec l’intelligence artificielle : on fournit une photo de soi, et la machine rend tout magnifique.
On les reconnaît, c’est bien eux. Mais on voit aussi que tout a été retouché, comme on maquillerait une voiture volée. Même carrosserie, autre peinture, nouvelles plaques.
Le produit est le même. C’est l’emballage qui ment.
Qu’est-ce que la dysmorphie Snapchat ?
La dysmorphie Snapchat désigne le fait de vouloir ressembler, dans la réalité, à sa propre photo filtrée. Le phénomène a été décrit en 2018 par des dermatologues de l’université de Boston.
Les médecins ont fini par nommer le phénomène. Ils décrivent des patients qui demandent au chirurgien de ressembler à leur propre photo filtrée.
55 % des chirurgiens concernés
Le même texte cite une enquête de l’Académie américaine de chirurgie esthétique du visage : 55 % des chirurgiens interrogés voient des patients qui veulent être plus beaux sur leurs selfies, selon l’université de Boston.
Ce n’est plus le miroir qui sert de référence. C’est l’écran.
La règle que personne n’écrit
Et derrière l’écran, il y a une règle que personne n’écrit mais que tout le monde applique : aucune femme n’accepte son âge.
La ride devient une faute. Le cheveu blanc, un aveu. Vieillir, une erreur de communication.
Le culte de la jeunesse éternelle, un héritage grec
Le culte de la beauté parfaite et de la jeunesse éternelle n’est pas nouveau : il remonte à la Grèce antique. Notre époque a gardé les deux idéaux. Sauf que nous, nous ne sommes pas des dieux.
Ce culte rappelle les statues grecques. Au Ve siècle avant notre ère, le sculpteur Polyclète fixe un « canon », une règle de proportions idéales.
Des corps que personne n’a
Les corps de marbre ne sont pas des portraits : ce sont des modèles. Des corps que personne n’a.
L’idéal grec était déjà retouché
Et le plus ironique, c’est que ces statues étaient peintes. Les archéologues ont retrouvé les traces de couleurs vives sur la pierre.
Le marbre blanc que nous admirons aujourd’hui est lui-même une image transformée par le temps. L’idéal grec était déjà retouché.
Les dieux ne vieillissent pas
Avec l’idéal de beauté, la Grèce célébrait aussi la jeunesse : les dieux ne vieillissent pas. Notre époque a gardé les deux. La beauté parfaite, et la jeunesse éternelle.
Sauf que nous, nous ne sommes pas des dieux.
Pourquoi avons-nous si peur de vieillir ?
Nous avons peur de vieillir parce que notre société a fait de la jeunesse une norme et de la ride une faute. Le déni commence de plus en plus tôt : dès l’adolescence, et parfois dès dix ans.
Le filtre qui vieillit : le dégoût immédiat
L’été 2023, TikTok lance un filtre qui vieillit le visage. Les vidéos se comptent par millions. On y voit surtout des jeunes, qui découvrent leur visage à soixante ou soixante-dix ans.
Les réactions ? Des rires gênés, des cris, des visages qui se décomposent. Certains promettent aussitôt crème solaire et botox.
Le dégoût est immédiat. Ils refusent de se voir plus vieux. Le déni s’installe tôt.
Les « Sephora kids » : des rides qu’elles n’ont pas
Aux États-Unis, en 2024, on parle des « Sephora kids » : des fillettes de dix ans qui achètent des crèmes anti-âge pour adultes, filment leur routine de soins et l’affichent sur les réseaux.
À dix ans, elles soignent déjà des rides qu’elles n’ont pas.
La peur de vieillir chez les hommes
Ce refus de vieillir touche aussi les hommes, mais d’une autre manière. Comparez les acteurs d’hier à ceux d’aujourd’hui, au même âge. Le résultat est édifiant.
Pourquoi les acteurs paraissent-ils plus jeunes qu’avant ?
Au même âge, les acteurs d’aujourd’hui paraissent souvent dix ans plus jeunes que ceux d’hier. Le tabac, le soleil, le sport et la chirurgie l’expliquent en partie. Mais pas entièrement.
Christopher Reeve a environ vingt-cinq ans quand il tourne le premier Superman, en 1977. David Corenswet en a trente-deux quand il endosse la même cape en 2025. Le premier a l’air d’un homme fait. Le second, d’un étudiant.
Rocky, Piège de cristal, Batman : le test du même âge
Sylvester Stallone a trente ans dans Rocky. Le visage marqué, la mâchoire lourde, les traits d’un homme qui a déjà encaissé. Timothée Chalamet, au même âge ou presque, ressemble à un adolescent.
Bruce Willis a trente-trois ans dans Piège de cristal. Glen Powell a trente-cinq ans dans Twisters. Michael Keaton a trente-sept ans dans Batman, Robert Pattinson trente-cinq ans dans The Batman.
À chaque fois, l’acteur d’aujourd’hui paraît dix ans plus jeune.
Et dans Cocoon, en 1985, Wilford Brimley joue un vieillard. Il a quarante-neuf ans. Paul Rudd avait le même âge en 2018, dans Ant-Man et la Guêpe, et on lui en donnait à peine trente-cinq.
Hier et aujourd’hui, au même âge
| Le rôle | Hier | Aujourd’hui |
|---|---|---|
| Superman | Christopher Reeve, environ 25 ans (Superman, 1978) | David Corenswet, 32 ans (Superman, 2025) |
| Le boxeur, le jeune premier | Sylvester Stallone, 30 ans (Rocky, 1976) | Timothée Chalamet, presque au même âge |
| Le héros d’action | Bruce Willis, 33 ans (Piège de cristal, 1988) | Glen Powell, 35 ans (Twisters, 2024) |
| Batman | Michael Keaton, 37 ans (Batman, 1989) | Robert Pattinson, 35 ans (The Batman, 2022) |
| Le « vieillard » | Wilford Brimley, 49 ans au tournage (Cocoon, 1985) | Paul Rudd, 49 ans en 2018 (Ant-Man et la Guêpe) |
Des explications simples… et une autre
Il y a des explications simples. On fumait davantage, on se protégeait moins du soleil, on s’habillait en adulte dès vingt ans. Aujourd’hui, il y a le sport, la diététique, les soins, la chirurgie. Tout cela compte.
Mais il y a autre chose, que les chiffres mesurent.
La baisse de la testostérone : un phénomène mesuré
Oui, la testostérone des hommes baisse, et pas seulement avec l’âge. À âge égal, un homme d’aujourd’hui en a moins que son père, et le tabac ou l’obésité n’expliquent pas tout.
Une étude publiée en 2007 dans le Journal of Clinical Endocrinology and Metabolism, menée sur des hommes de la région de Boston, a mesuré une baisse d’environ 1 % par an, à âge égal.
Pas parce qu’ils vieillissent : parce qu’ils sont nés plus tard
Pas parce qu’ils vieillissent : parce qu’ils sont nés plus tard. D’autres études l’ont retrouvée depuis, notamment en Israël, sur plus de cent mille hommes.
Et l’obésité ou le tabac n’expliquent pas tout. À âge égal, un homme d’aujourd’hui a moins de testostérone que son père.
Ce que disent les études
| L’étude | Ce qu’elle a mesuré |
|---|---|
| Boston, 2007 | Publiée dans le Journal of Clinical Endocrinology and Metabolism : une baisse d’environ 1 % par an, à âge égal, d’une génération d’hommes à l’autre. |
| Israël | Plus de cent mille hommes : la baisse est retrouvée. |
| Facteurs connus | L’obésité ou le tabac n’expliquent pas tout. |
| Conclusion | À âge égal, un homme d’aujourd’hui a moins de testostérone que son père. |
Une hormone qui nourrit le désir
Or la testostérone ne dessine pas seulement une mâchoire ou une barbe. Elle nourrit le désir, chez l’homme comme chez la femme.
Et justement, le désir s’effondre.
La récession sexuelle : les jeunes font-ils moins l’amour ?
Oui : en 2024, 28 % des 18-24 ans ayant déjà eu une vie sexuelle n’ont eu aucun rapport dans l’année, contre 5 % en 2006. Et ce n’est pas un choix : la majorité voudrait faire l’amour plus souvent.
La journaliste suisse Lena Rey, autrice d’un livre sur le wokisme, s’appuie sur une enquête de l’Ifop publiée en 2024.
Cinq fois plus en moins de vingt ans
Parmi les jeunes de 18 à 24 ans qui ont déjà eu une vie sexuelle, 28 % n’ont eu aucun rapport dans l’année. En 2006, ils étaient 5 %. Plus de cinq fois plus, en moins de vingt ans.
Ils ne s’abstiennent pas : ils n’y arrivent plus
Et ce n’est pas un choix. Pourquoi ? Selon une grande étude britannique publiée dans le British Medical Journal, citée par Lena Rey, deux tiers des hommes et la moitié des femmes voudraient faire l’amour plus souvent.
Ils ne s’abstiennent pas. Ils n’y arrivent plus.
Alors pourquoi cette chute de testostérone ?
Une piste est rarement évoquée : l’absence du père.
L’absence du père et la crise du masculin
Une piste rarement évoquée relie la baisse de la testostérone à l’absence du père. En France, une famille sur quatre avec enfants mineurs est monoparentale, et dans plus de huit cas sur dix, c’est la mère qui élève seule.
Une famille sur quatre est monoparentale
En France, en 2020, une famille avec enfants mineurs sur quatre est monoparentale. Dans plus de huit cas sur dix, c’est la mère qui élève seule.
Des chercheurs ont observé, à la Dominique ou aux Philippines, que des garçons qui grandissent sans leur père ont, adultes, un taux de testostérone plus bas.
Ce sont de petites études, qui montrent un lien et non une preuve. Mais le lien va dans le même sens que le reste.
Moins de pères, moins de testostérone, moins de désir
Le constat est là : moins de pères, moins de testostérone, moins de désir. Et des générations de garçons qui grandissent sans modèle masculin sous les yeux.
La psychologue clinicienne Marie-Estelle Dupont l’écrit sans détour : « Le père introduit le langage, la verticalité. » Elle parle du père comme d’un « incontournable rempart aux conduites autodestructrices ».
Elle y ajoute : « L’absence n’est jamais un socle. »
L’absence n’est jamais un socle.
Marie-Estelle Dupont, psychologue clinicienneChacun a quitté sa place
Le résultat se voit partout. Le masculin se féminise. Le féminin se masculinise. Des hommes qui n’ont plus grand-chose de masculin, des femmes qui adoptent les codes de l’homme pour être prises au sérieux.
Chacun a quitté sa place, et personne ne sait plus où se trouve l’autre.
Transhumanisme : les milliardaires qui refusent de mourir
Le transhumanisme, c’est le refus de mourir assumé ouvertement. Peter Thiel, Bryan Johnson, Jeff Bezos, Sam Altman, et jusqu’à Xi Jinping et Vladimir Poutine : tous rêvent de repousser la mort.
Refuser de vieillir, c’est déjà refuser de mourir. Et certains l’assument ouvertement. Les géants de la tech considèrent la mort comme une insulte faite à la vie.
« Don’t Die » : ne meurs pas
Peter Thiel, cofondateur de PayPal, affirme que la mort est un problème qui peut être résolu. Il veut vivre jusqu’à cent vingt ans, et il a signé pour être cryogénisé après sa mort.
Bryan Johnson, entrepreneur américain, a fondé un mouvement au nom explicite : « Don’t Die », ne meurs pas. Plus de cent pilules par jour, des repas avalés avant onze heures, chaque organe mesuré en permanence.
L’argent suit
Jeff Bezos figure parmi les grands financeurs d’Altos Labs, qui cherche à rajeunir les cellules. Sam Altman, le patron d’OpenAI, a placé 180 millions de dollars dans Retro Biosciences, pour gagner dix ans de vie en bonne santé.
Xi Jinping et Poutine : vivre jusqu’à 150 ans
Et ce rêve n’est pas réservé à la Silicon Valley. Le 3 septembre 2025, à Pékin, un micro resté ouvert capte Vladimir Poutine et Xi Jinping.
Poutine évoque des organes remplacés encore et encore, jusqu’à rajeunir. Xi répond que, selon certaines prévisions, on pourrait vivre jusqu’à cent cinquante ans ce siècle-ci.
Le but affiché : réduire à néant les maladies dégénératives, et repousser la vieillesse au-delà de cent cinquante ans.
Un fantasme aussi vieux que l’humanité
Le rêve n’a rien de neuf. Des vampires des légendes d’Europe de l’Est aux rites du Livre des morts égyptien, l’humanité a toujours voulu vaincre la mort.
La différence, c’est qu’aujourd’hui, quelques milliardaires ont les moyens de le financer.
Télécharger sa conscience : une vie sans fin ou une vie sans vie ?
La singularité est le moment où l’homme et la machine fusionneraient, que Ray Kurzweil situe vers 2045. Le rêve : télécharger sa conscience dans un ordinateur. Mais une conscience sans corps, c’est surtout une vie sans vie.
Certains vont plus loin encore. Ils veulent s’affranchir du corps.
La singularité de Ray Kurzweil
L’inventeur américain Ray Kurzweil annonce depuis des années la « singularité », ce moment où l’homme et la machine fusionneraient, qu’il situe vers 2045.
Le rêve est de télécharger sa conscience dans un ordinateur. Accéder à la connaissance universelle, sans limite. Dupliquer sa mémoire. Ne plus jamais disparaître.
À quoi bon tout savoir de la mer, sans l’odeur du sel ?
Mais dans quel but, si l’aspect sensoriel est amputé ? À quoi bon tout savoir de la mer, sans l’odeur du sel ? Tout savoir de l’amour, sans la peau de l’autre ? Tout savoir d’un repas, sans le goût du pain chaud ?
Une conscience sans corps n’a plus faim, plus de froid, plus de fatigue. Elle n’a donc plus de joie à les apaiser.
Ce qu’on nous vend comme une vie sans fin ressemble surtout à une vie sans vie.
Robots d’amour et compagnons IA : peut-on aimer une machine ?
On peut s’attacher à une machine, mais une machine ne peut pas choisir de nous aimer. Des millions de personnes parlent déjà chaque soir à une intelligence artificielle qui les flatte.
Et un partenaire qui ne peut pas partir n’a jamais vraiment choisi de rester.
Si l’on peut refuser son visage, son âge et sa mort, pourquoi ne pas refuser l’autre ? C’est déjà en cours. Les petites amies et les petits amis artificiels se multiplient.
Akihiko Kondo, marié à un hologramme
En novembre 2018, au Japon, Akihiko Kondo « épouse » Hatsune Miku, une chanteuse virtuelle. Une quarantaine d’invités, une cérémonie à deux millions de yens.
La mariée est un hologramme, posé dans une petite boîte sur une étagère. Sa propre mère refuse de venir.
Une IA qui ne contredit jamais
Ce qui passait pour une bizarrerie devient une habitude. Des millions de personnes parlent chaque soir à une intelligence artificielle qui les écoute, les flatte et ne les contredit jamais.
Nos enfants grandissent déjà au contact de ces machines, comme le montre Sophie Vitali dans son article sur la tempête émotionnelle et l’intelligence artificielle.
Et certaines le font avec l’accord de leur partenaire. Pourquoi accepter ? Parce qu’il n’y a pas de tromperie physique. Pas de corps, pas de rival en chair et en os, pas de risque.
Une relation sans danger, donc une relation tolérée.
Et quand les robots d’amour auront une peau ?
Mais qu’en sera-t-il quand les vrais robots d’amour, physiques, deviendront une réalité démocratisée ? Quand la machine aura une peau, une voix, une chaleur ?
Les relations seront-elles plus apaisées, puisque le robot ne déçoit jamais ? Ou plus vides encore, puisque personne n’y est vraiment ?
Un partenaire qui ne peut pas partir n’a jamais vraiment choisi de rester.
Forteresses et princesses : pourquoi les hommes et les femmes ne se rencontrent plus
Les femmes sont devenues des forteresses, les hommes des princesses. Deux attentes qui ne se croisent jamais, dans une société qui a gommé les rites de passage et désigné le père comme coupable.
Pendant ce temps, dans le monde réel, les hommes et les femmes ne savent plus se rencontrer.
La forteresse et la princesse
La forteresse se protège de tout : du regard, du compliment, de la maladresse.
La princesse attend qu’on vienne la chercher, qu’on la rassure, qu’on la choisisse. Deux attentes qui ne se croisent jamais. Et pourtant, chacun continue d’espérer reconnaître son âme sœur.
Lena Rey le constate : un simple « bonsoir mademoiselle, vous êtes charmante » est désormais vécu par certaines comme une agression.
Alors le jeune homme comprend vite. Il ne drague plus. La séduction quitte les bars pour les applications, souvent payantes.
Le paradoxe total
Et le paradoxe est total. On reproche aux hommes de manquer de sensibilité. Et en même temps, on exige d’eux de la virilité. Et on leur demande de ne plus être des enfants.
Que sont devenus les rites de passage ?
Mais comment devient-on un homme quand les rites de passage ont été gommés ? Toutes les sociétés humaines ont eu les leurs : l’épreuve, le départ, la responsabilité confiée.
L’ethnologue Arnold Van Gennep les a décrits dès 1909. Ils marquaient le moment où l’enfant devenait adulte.
Ces rites ont disparu au fil de générations de fragilisation. Plus d’épreuve, plus de seuil, plus de reconnaissance. Le garçon grandit, mais personne ne lui dit qu’il est devenu un homme. Alors il ne le devient pas vraiment.
Le père, désigné coupable
Et le père, qui aurait pu jouer ce rôle, a été désigné comme coupable. Le patriarcat a été érigé en oppresseur, là où il devait être vu comme un pilier. Un pilier qui porte, qui protège, qui transmet.
Lena Rey, journaliste qui a grandi seule avec sa mère, ne le dit pas par nostalgie. Elle l’a vécu. Une mère seule, écrit-elle en substance, ne peut pas tout donner à la fois : la tendresse, le salaire à plein temps, et l’autorité.
Des « torches de la liberté » au célibat rentable
En 1929, le publicitaire Edward Bernays fait défiler des jeunes femmes cigarette à la main et les appelle les « torches de la liberté ». La cause était l’émancipation. Le client était l’industrie du tabac.
Et aujourd’hui, le marché gagne encore à nous voir seuls.
La cause et le client
Lena Rey rappelle aussi un fait oublié. En 1929, à New York, le publicitaire Edward Bernays fait défiler des jeunes femmes cigarette à la main, pendant la parade de Pâques. Et il les appelle les « torches de la liberté ».
La cause était l’émancipation. Le client était l’industrie du tabac.
Selon elle, l’entrée massive des femmes sur le marché du travail obéit à la même logique : plus de consommatrices, plus de contribuables. On a quitté la cuisine pour le bureau.
On a quitté ses enfants pour, parfois, un emploi vide de sens.
De la soumission au mari à la soumission au manager
Lena Rey a accepté une formule de son interlocuteur pour le résumer : on a remplacé la soumission au mari par la soumission au manager.
On est toujours soumis à quelqu’un. Seul le nom du patron a changé.
« Je ne suis pas féministe »
Même chez les féministes reconnues, certaines refusent cette guerre des sexes. La romancière russe Ludmila Oulitskaïa a reçu en 2011 le prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes.
La même année, elle déclare au PEN américain : « Je ne suis pas féministe. »
Les droits des femmes en Russie, explique-t-elle, ne sont pas plus bafoués que ceux des enfants, des vieillards ou des prisonniers. Et ses héros, ce sont les petites gens, hommes et femmes.
Lors d’un passage en France, elle décline l’invitation d’une association féministe. Interrogée par Claire Chazal, elle en donne la raison : le féminisme ne doit pas être dirigé contre l’homme.
Le célibat est un bon client
Et le marché y gagne. Un couple qui se sépare, ce sont deux loyers, deux voitures, deux factures d’électricité. Une personne seule consomme davantage que deux personnes ensemble. Le célibat est un bon client.
Marie-Estelle Dupont, elle, regarde ce que cela coûte aux mères : « Au nom de l’égalité femmes-hommes, on a considérablement mis les mères en difficulté. »
Elle décrit des femmes qui retournent travailler « sans même avoir cicatrisé ».
Natalité en France : une société qui ne veut plus vieillir ne naît plus
En 2025, la France a compté plus de décès que de naissances, pour la première fois depuis 1945, et sa fécondité est tombée à 1,56 enfant par femme. Une société qui ne veut plus vieillir finit par ne plus naître.
Le résultat se lit dans les chiffres
En 2025, la France tombe à 1,56 enfant par femme, le niveau le plus bas depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Et pour la première fois depuis 1945, il y a eu plus de décès que de naissances, selon l’Insee.
La natalité en France en 2025
| France, 2025 | Le chiffre (Insee) |
|---|---|
| Naissances | 645 000 bébés |
| Décès | 651 000 personnes |
| Solde naturel | Moins 6 000 : une première depuis 1945 |
| Fécondité | 1,56 enfant par femme, le plus bas niveau depuis la fin de la Première Guerre mondiale |
Une société sans enfants pour voir ses rides
Une société qui ne veut plus vieillir finit par ne plus naître. Elle refuse les rides, et elle se retrouve sans enfants pour les voir apparaître.
Libre, mais seule : la solitude vendue comme une libération
À vingt ans, la liberté a le goût de l’aventure. À quarante ou cinquante ans, elle prend souvent le visage de la solitude. Le marché vend tout, sauf ce qu’il ne peut pas vendre : quelqu’un qui reste.
Il reste une image, celle de la femme libre. Libre de partir, libre de ne pas s’engager, libre de tout.
Des femmes libres, mais seules
À vingt ans, cette liberté a le goût de l’aventure. Mais à quarante ans, à cinquante ans, la liberté prend souvent un autre visage. Des femmes libres, mais seules.
Plus de compagnon, parfois pas d’enfant, et une carrière qui n’a pas tenu toutes ses promesses.
Lena Rey le formule sans fard : quand on regarde en arrière, seule, vieillie, sans famille construite, avec une carrière qui stagne, on se dit qu’on a tout raté, et qu’il est trop tard.
Elle dit connaître des femmes dans cette situation.
La solitude transformée en discours
Alors, pour affirmer leur choix, certaines transforment leur solitude en discours. Entre elles, la souffrance devient une force, l’isolement devient une victoire, l’absence d’homme devient une preuve d’indépendance.
C’est le discours des adolescentes persuadées que leurs parents ne comprennent rien à la vie. Avec une différence de taille : l’adolescente oublie que ce sont ses parents qui financent son bonheur et son insouciance.
Ici, c’est le marché qui finance l’illusion.
Il vend les voyages entre amies, le sac de luxe, l’appartement pour soi seule. Il vend tout, sauf ce qu’il ne peut pas vendre : quelqu’un qui reste.
N’appartenir à rien est une aliénation majeure.
Marie-Estelle Dupont, psychologue clinicienneUne prison sans barreaux
On nous a vendu la solitude comme une libération. Elle ressemble plutôt à une prison sans barreaux, où chacun garde la clé et personne n’ose sortir.
Attention, le célibat peut aussi être un choix lucide et assumé, comme le raconte Sophie Vitali dans son texte sur le célibat spirituel.
Ce qui pose problème, ce n’est pas d’être seul : c’est la solitude subie que l’on maquille en victoire.
L’habit ne fait plus le moine : il le remplace
Filtre, chirurgie, immortalité, robot : chaque fois, la promesse est la même, supprimer ce qui dérange. Le temps, le corps, l’autre. Mais ce qui dérange, c’est justement ce qui fait vivre.
On répète à nos enfants que l’habit ne fait pas le moine. Puis on leur met entre les mains un téléphone qui leur prouve chaque jour le contraire.
Supprimer ce qui dérange
Aujourd’hui, l’habit ne fait plus seulement le moine : il le remplace. Le filtre efface les rides. L’intelligence artificielle embellit les vignettes.
La technologie promet cent cinquante ans de vie, puis une conscience sans corps. Le robot promet un amour sans risque.
Chaque fois, la promesse est la même : supprimer ce qui dérange. Le temps, le corps, l’autre.
Ce qui dérange, c’est ce qui fait vivre
Mais ce qui dérange, c’est justement ce qui fait vivre. On peut effacer une ride. On ne peut pas effacer le temps.
Et à force de refuser de vieillir, c’est de vivre qu’on finit par se priver.
Si cet essai vous a fait réagir, lisez aussi mon texte sur la spiritualité à la carte, qui interroge le même refus de l’effort et des limites, et découvrez qui je suis.
Pour aller plus loin, retrouvez toutes mes émissions, conférences et explorations sur kuriousanima.fr, et abonnez-vous à Kurious Anima 2.0 et au Tranchant sur YouTube.
En résumé : le règne du masque en quelques lignes
En résumé : la peur de vieillir est devenue une norme collective, que Didier Santiago décrit comme un refus du réel : refus de son visage, de son âge, de sa mort et de l’autre. Le filtre Bold Glamour (2023, plus de 400 millions de vues en un mois) remplace les visages, la dysmorphie Snapchat (décrite en 2018 par l’université de Boston) pousse des patients à vouloir ressembler à leurs selfies, et les « Sephora kids » soignent dès dix ans des rides qu’elles n’ont pas. Ce culte de la jeunesse éternelle prolonge l’idéal grec du canon de Polyclète.
Le refus a un prix mesurable : à âge égal, la testostérone des hommes baisse d’environ 1 % par an d’une génération à l’autre, 28 % des 18-24 ans déjà initiés n’ont eu aucun rapport dans l’année (Ifop, 2024), et la France a compté en 2025 plus de décès que de naissances (1,56 enfant par femme, Insee). Les milliardaires de la tech financent l’immortalité, Ray Kurzweil annonce la singularité vers 2045, et les compagnons artificiels se multiplient. Mais ce qui dérange, le temps, le corps, l’autre, est justement ce qui fait vivre.
Sources : Insee, bilan démographique 2025 ; NPR, le filtre Bold Glamour (2023) ; Boston University, la dysmorphie Snapchat (2018) ; Journal of Clinical Endocrinology and Metabolism (2007) ; enquête Ifop (2024) ; British Medical Journal ; travaux d’Arnold Van Gennep, Les Rites de passage (1909). L’émission originale : Le règne du masque, sur Le Tranchant.
FAQ : peur de vieillir, filtres, transhumanisme et robots d’amour
Les réponses courtes aux questions les plus posées sur la peur de vieillir, les filtres beauté, le transhumanisme, les robots d’amour et la natalité.
La peur de vieillir vient d’un culte de la jeunesse et de la beauté parfaite hérité de la Grèce antique, amplifié aujourd’hui par les réseaux sociaux et les filtres. La ride est vécue comme une faute, le cheveu blanc comme un aveu. Ce refus de l’âge commence de plus en plus tôt, parfois dès dix ans.
La dysmorphie Snapchat désigne le fait de vouloir ressembler, dans la réalité, à sa propre photo retouchée par un filtre. Le phénomène a été décrit en 2018 par des dermatologues de l’université de Boston, qui citaient une enquête selon laquelle 55 % des chirurgiens esthétiques du visage voyaient des patients voulant être plus beaux sur leurs selfies.
Bold Glamour est un filtre TikTok lancé en février 2023. Il affine le nez, sculpte le menton et relève les pommettes en temps réel, en suivant chaque mouvement, presque sans trace visible. Il a été vu plus de 400 millions de fois en un mois.
Les « Sephora kids » sont des fillettes d’une dizaine d’années qui, aux États-Unis en 2024, achetaient des crèmes anti-âge pour adultes et filmaient leur routine de soins sur les réseaux sociaux. Elles soignent des rides qu’elles n’ont pas.
Au même âge, les acteurs d’aujourd’hui paraissent souvent dix ans plus jeunes : Christopher Reeve avait environ 25 ans pour Superman, David Corenswet 32. Le tabac, le soleil, le sport, les soins et la chirurgie l’expliquent en partie, mais la baisse de la testostérone joue aussi un rôle.
Oui. Une étude publiée en 2007 dans le Journal of Clinical Endocrinology and Metabolism, sur des hommes de la région de Boston, a mesuré une baisse d’environ 1 % par an à âge égal, d’une génération à l’autre. D’autres études l’ont retrouvée, notamment en Israël sur plus de cent mille hommes.
La récession sexuelle désigne la baisse de l’activité sexuelle, surtout chez les jeunes. Selon une enquête Ifop publiée en 2024, 28 % des 18-24 ans ayant déjà eu une vie sexuelle n’ont eu aucun rapport dans l’année, contre 5 % en 2006.
Le transhumanisme veut dépasser les limites biologiques de l’être humain, jusqu’à vaincre le vieillissement et la mort. Peter Thiel, Bryan Johnson et son mouvement « Don’t Die », Jeff Bezos avec Altos Labs ou Sam Altman avec Retro Biosciences financent cette quête d’immortalité.
Le 3 septembre 2025, à Pékin, un micro resté ouvert a capté Vladimir Poutine évoquant des organes remplacés encore et encore jusqu’à rajeunir. Xi Jinping a répondu que, selon certaines prévisions, on pourrait vivre jusqu’à 150 ans au cours de ce siècle.
La singularité est, selon l’inventeur Ray Kurzweil, le moment où l’homme et la machine fusionneraient, qu’il situe vers 2045. Le rêve associé consiste à télécharger sa conscience dans un ordinateur pour ne plus jamais disparaître.
Pas légalement, mais symboliquement, oui : en novembre 2018, au Japon, Akihiko Kondo a « épousé » Hatsune Miku, une chanteuse virtuelle, devant une quarantaine d’invités, pour une cérémonie à deux millions de yens. Sa propre mère a refusé de venir.
Selon l’Insee, la fécondité est tombée à 1,56 enfant par femme en France en 2025, son plus bas niveau depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Avec 645 000 naissances pour 651 000 décès, la France a compté plus de décès que de naissances pour la première fois depuis 1945.
En 1929, à New York, le publicitaire Edward Bernays fit défiler pendant la parade de Pâques des jeunes femmes cigarette à la main, qu’il baptisa « torches de la liberté ». La cause affichée était l’émancipation des femmes ; le client était l’industrie du tabac.
Didier Santiago est ingénieur du son, vidéaste et fondateur de la chaîne Kurious Anima. Sur la chaîne Le Tranchant, il signe des chroniques de société au ton volontairement polémique, comme « Le règne du masque », dont cet essai est tiré.

















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